Limites, par Lucile Beaune et Elise Remangeon


Le spectacle Limites réalisé par Pierre Gatineau et accueilli en ce mois de novembre par le Théâtre aux Mains Nues est une création où poétique et politique se mêlent : des formes éphémères apparaissent pour nous parler d’un thème sensible de notre actualité : nos frontières.

 

Le plus frappant pour le spectateur, c’est l’utilisation de cette matière « journal » ; manipuler du papier, le faire vivre, se mouvoir, et mourir sous nos yeux…  Celui-ci prend tout son sens avec le thème du spectacle parlant de nos limites intérieures et des murs que l’on construit face à ce qui nous est étranger… Même prévenu, le spectateur ne s’y attend pas : voir ces petits êtres faits d’eau et de papier journaux prendre la parole, pour nous faire entendre ces mots, ces cris imperceptibles qu’on peut lire entre les lignes de nos quotidiens…

 

Nous nous laissons aller  en quête de nos zones grises: interroger la frontière floue entre soi et les autres. Cette création donne à voir les maux du monde grâce à une communication distanciée par ces figures tragiques et fragiles. Guidés par un ange démiurge, nous voilà conduits sur le fil de nos limites: prendre conscience de nos existences en vibrant au rythme de tableaux divers, échos de nos lignes de vie. L’ange déchu rythme la découverte de ces barrières au milieu d’un univers chaotique de planches qui encadrent la fenêtre de son monde. Nous comprenons que toutes ces frontières nous empêchent d’appréhender la vie dans sa totalité…

 

Causes et effets de nos existences fermées sur elles même : voilà la ligne de fuite qui fait entendre la violence que l’on peut se faire ; sous forme de scénettes révélant nos malaises intimes et allant jusqu’à refléter la violence sociétale, l’atrocité de la guerre…
A force d’imbrications, ces êtres éphémères de papier mâché jouent sur la corde sensible de notre fragilité: tout finit en fumée, poussière de l’être. Cette condensation de vies animées nous parle, tout comme cet ange-cyclope qui évolue dans ce monde de poupées pour en mâchonner les mots, froisser les vies…

 

Pierre Gatineau, vit et évolue avec ses petites créatures, s’intégrant au spectacle et espérant interroger tout un chacun sur les limites des dérives humaines… Sa présence grandeur nature dans cet espace, ses mains tremblantes, quelque peu hésitantes parfois, une voix émue, donne à voir une sensibilité et une fragilité, nous renvoyant directement à nous même… Le spectateur ressort un sourire au coin du coeur, touché par ces petites voix qui ont éveillées en lui l’idée d’une danse fragile entre ces objets quotidiens et leurs mots.

Ce décalage avec l’utilisation quotidienne du journal nous engage inconsciemment à participer activement à cette scène exutoire de nos tensions intimes. Se laisser bouleverser par cette matière informe, qu’on pourrait croire sans esprit, c’est participer secrètement à un mouvement qui dépasse son esthétisme. Ainsi en s’engageant à donner vie à ces personnages fugaces, nous nous laissons saisir de l’expression de la réalité…


« L’absurde, c’est la raison lucide qui constate ses limites ». Camus