ERWIN MOTOR / DEVOTION: 7ème et dernière semaine

Lundi 2 avril : La semaine finale du stage au Théâtre aux Mains Nues commence, comme toujours, par une séance de travail vocal dirigé par Gaëlle. Le groupe travaille notamment sur la chanson gospel « Like a river » qui fait partie de la première scène. Ils travaillent aujourd’hui sans mettre beaucoup d’accent sur le texte, ce qui donne l’impression d’un petit opéra qui se passe sur scène. Gaëlle conseille au groupe : « Je veux que l’accent soit plutôt sur chaque individu ; là, vous êtes entrés un peu trop rapidement dans un groupe ! Je veux que ça deviennent petit à petit un ‘spirituel’ » (c’est-à-dire une chanson qui met en avant chaque chanteur à son tour). Gaëlle conseille aussi aux étudiants de chanter avec « une sourire dans le ventre, » et les résultats sont efficaces – tout le monde semble se détendre en même temps.

Par rapport à cette idée de sourire, Gaëlle et Léa (la stagiaire qui joue le rôle de Madame de Merteuil) expérimentent également avec l’idée de chanter l’air de la Reine de la Nuit en riant – ce qui va vraiment bien avec le personnage de Madame de Merteuil, étant donné que le résultat ressemble aux caquets d’une sorcière ! En refaisant ensuite une scène entre les personnages de Cécile et M. Talzberg, on écoute au fond de la scène le chant de Mme de Merteuil, cachée de la vue ; c’est très menaçant comme effet.

Gaëlle travaille prochainement avec Louis (le stagiaire qui joue M. Talzberg) sur la lamentation de Didon de l’opéra de H.Purcell. Comme son chant est très fort, ils travaillent sur le fait de l’adoucir en se concentrant sur des façons de chanter avec le ventre ; ensuite, ils ajoutent des jeux avec des autres stagiaires qui s’appuyent sur le dos de Louis tandis qu’il chante. Afin de le mettre à l’aise, Gaëlle lui donne une image à laquelle réfléchir : « Imagine que tu t’allonge sur un canapé et chante avec ton dos ! »

Ensuite, on travaille sur l’avant-dernière scène entre Volanges et Cécile (celle dans laquelle il l’implore de l’émasculer) en se concentrant en particulier sur les interactions verbales entre personnages. Aujourd’hui, on ajoute une sorte de « voix-off » (fournie par Léa au fond de la scène) qui fonctionne comme une sorte d’écho déstabilisant des pensées et tensions qui font partie de la scène et du texte. La chanson de Louis est également utilisée (aussi en voix désincarnée) tout à la fin, dès que M. Volanges prononce son dernier mot, « Coupe ! ». Ce mélange d’éléments – de voix, de sons et de sentiments – est vraiment sinistre et attirant.

La journée se termine par un exercice drôle, l’essai de prononcer toute une séquence du texte en remplaçant tous les mots par des fredonnements : « mmm-mm, mm-mmm-mm ! » Je ne dirais pas que le résultat est aussi expressif que le vrai texte d’Erwin Motor, mais c’est quand même un exercice vraiment agréable qui suscite beaucoup de rires du groupe.

Mardi 3 avril : Même s’il est difficile à croire, on est finalement arrivé aux étapes finales de la création d’Erwin Motor. Aujourd’hui, on commence par un planning détaillé de tous les filages et petites répétitions de dernière minute dont on aura besoin avant de passer aux présentations finales.

Eloi Recoing précise encore une fois que Erwin Motor sera présenté comme un travail d’école et non comme un spectacle ; cependant : « Ce n’est pas pour vous faire vous éloigner du projet ! C’est pour que vous sachiez comment se sera présenté. » (Il me semble que cette précision allège un peu le stress des étudiants quand même.) Il précise aussi qu’il faut penser à Erwin Motor comme s’il s’agissait d’une partition musicale, comme si chaque personnage était un instrument muni de sa propre partie dans la partition. « Je vous le dis, je vous le redis pour qu’on soit à l’aise dans notre partage, dans notre approche de cette partition. » C’est une image concrète et précise de la nature de ce partage artistique.

Le jeu global des acteurs avance en même temps que les petits détails de la pièce, tels que l’utilisation des accessoires (par exemple, la lumière fluorescente avec laquelle M. Volanges menace Cécile, dont j’ai parlé la semaine dernière). Par rapport à cet aspect du travail, je trouve que les petits objets sur scène s’intègrent de plus en plus à l’histoire, ce qui est vraiment agréable au niveau visuel. On travaille en plus les transitions entre les scènes, c’est-à-dire les interactions entre les mouvements des acteurs et la « musique de l’usine ». L’enchainement des scènes fait maintenant partie de nos répétitions ; quand une troupe de théâtre commence à travailler soigneusement les connexions entre tout ce qu’ils ont crée, c’est un des indicateurs classiques qu’ils sont sur le point de jouer …

À dix heures pile, on commence un premier filage de la pièce. C’est une expérience satisfaisante que de la voir finalement toute enchainée.

Il reste toujours de petits détails de manipulation à soigner aussi. Par exemple, Eloi précise à une des stagiaires : « Fais attention au regard de la marionnette – et ne décroche pas d’elle non plus ! Dès qu’on sent qu’il y a une déconnexion entre toi et la marionnette, rien ne marche aussi bien qu’avant. » Ils s’arrêtent après la scène 8, où le personnage de M. Volanges s’effondre en larmes, afin de chercher une bonne méthode de faire pleurer la marionnette. Comme le remarque Eloi, c’est dûr de pleurer sur scène (au moins de manière convaincante) – peut-être d’autant plus quand il s’agit d’une marionnette. Il reste du temps pour trouver des solutions, quand même.

Mercredi 4 avril : Aujourd’hui, on commence par travailler sur une des séquences les plus difficiles d’Erwin Motor : celle qui se termine par le cri de Volanges à Cécile : « Coupe ! » On a trouvé un image physique qui marche vraiment bien pour finir cette séquence : la marionnettiste et sa marionnette portée se tiennent debout(s) sur un meuble, les pantalons autour des chevilles, ce qui donne l’impression que la marionnette portée se tient debout jambes nues. Réuni avec le chant égaré de Didon (chanté au fond de la scène par Louis), cette scène commence à donner la chair du poule !

La scène suivante commence à devenir de plus en plus intéressante aussi, surtout à un niveau visuel. Les ouvrières autour de Cécile sont assises chacune dans sa propre boite inclinée à un angle, ce qui ajoute à cette séquence un effet physiquement déstabilisant et parfaitement approprié.

En conseillant tous les stagiaires de « jouer détendus ! » (parce qu’on ne peut jouer mieux qu’en s’amusant), Eloi Recoing leur dit d’aller en coulisses … et c’est parti pour une répétition de la pièce entière.  De plus en plus, l’accent de ces dernières répétitions est mis sur les petits détails qui servent à enchainer les grandes séquences d’Erwin Motor. Il reste toujours énormément de modifications à faire aux lumières, au son, etc. … et pourtant, lentement mais sûrement, la présentation devient unifiée.

L’apparition de Madame de Merteuil est devenue vraiment remarquable : son masque blanc, vu dans le noir, est à la fois effrayant et un peu hypnotisant, tandis que la jambe de Léa (et celle de Paulette à l’autre côté de la scène) donne au personnage de Madame de Merteuil un air légèrement reptilien. Comme le remarque Gaëlle, qui observe la répétition, « Tu as un peu l’air d’un serpent! » Ou bien d’une créature d’autant plus sinistre, étant donné qu’à a fin de la scène Mme de Merteuil semble avaler avec son sexe la marionnette de M. Talzberg ! …

On continue même à travailler sur certains mots  – par exemple le nom « Talzberg, » qui est la traduction de « Valmont » (le personnage des Liaisons dangeureuses) et veut dire « creux et bosse » – donc dans ce mot, il y a beaucoup d’éléments à savourer. En fait, cet exemple me fait poser la question de savoir combien de mots il y a dans nos conversations quotidiennes dont on ne remarque pas les richesses (étymologiques, sonores, etc. … ). Cela fait intrinsèquement partie de l’art théâtral, bien sûr, mais il est facile d’oublier qu’il fait également partie de la vie.

Aussi à un niveau verbal, Eloi rappelle aux stagiaires de faire bien attention aux « suspens dans le blancs, » c’est-à-dire les pauses qu’à écrit (visiblement) Magali Mougel dans le texte. « Il faut travailler avec son suspens et faire en sorte que vous soyez poussés par le verbe [qui précède le silence] ». C’est-à-dire qu’il y a toujours une bonne raison dramatique pour laquelle une phrase ne finit pas. Il faut que chaque acteur l’analyse pour lui-même, et, comme le dit Eloi, « donne des valeurs à ces blancs ! »

Ce qui m’étonne le plus pendant ces dernières étapes de création est la façon dont chaque élément du spectacle, en devenant de plus en plus fort, semble se nourrir de tous les autres éléments. Par exemple, au fur et à mesure que l’utilisation de lumières devienne de plus en plus appropriée aux sentiments de chaque scène, le jeu des acteurs semble également s’enrichir : leurs voix deviennent plus fortes ; leurs intentions deviennent plus claires. Même si cela ne sera « que » une présentation d’étudiants, il est certain qu’elle frappera son public.

Jeudi 5 avril : Aujourd’hui, le jour final du processus du stage, on a finalement l’occasion de voir la présentation finale du travail des étudiants. Bien que ce soit intéressant et riche d’observer le processus de création d’Erwin Motor, il est tout un autre type d’expérience de voir la pièce jouée comme une « vraie » pièce !

La différence la plus visible, bien sûr, est la présence du public (y compris même Magali Mougel, l’auteur de la pièce !). Les spectateurs ajoutent non seulement un nouveau regard extérieur sur Erwin Motor (ce qui a l’effet de rendre la pièce toute neuve pour moi) mais également une nouvelle énergie dans la salle. Celle-ci sert à alimenter fortement l’énergie – et donc le jeu – des étudiants. On aurait l’impression qu’ils n’ont jamais joué la pièce – sauf qu’ils connaissent si bien leur texte, bien sûr …

Une autre différence que je trouve très marquante entre le spectacle en cours de création et en tant que présentation finale concerne l’évolution des transitions entre scènes. Par exemple, je me sens d’autant plus consciente de la façon dont les acteurs humains semblent se transformer en leurs « homologues » marionnettes pendant les premières séquences. L’apparition de Madame de Merteuil et l’étrangeté visuelle de son corps moitié humain, moitié mannequin sont aussi d’autant plus frappantes, en grande partie parce que j’ai l’impression de le voir pour la première fois avec les autres spectateurs. Quand le public rit, je suis rappelée de combien une réplique est drôle ; quand ils restent totalement captivés et silencieux, je me rends à nouveau compte du pouvoir dramatique du texte de Magali Mougel. Pour moi qui ai assisté à tout ce processus de création d’Erwin Motor, c’est en quelque sorte un retour au début des répétitions.

Il est normal que l’énergie des acteurs s’amplifie énormément à un niveau global lors d’un spectacle devant un public. Cependant, je remarque également beaucoup de petits détails qui évoluent à ce dernier stade de leur travail. Par exemple, les relations entre les marionnettes portées deviennent encore plus fortes et crédibles : quand Cécile a un mouvement de recul devant son mari en colère, son langage du corps est si fort qu’on a vraiment impression que la marionnette réagit même indépendamment de ses manipulatrices. En plus, une forte synergie qui s’est développée parmi tous les acteurs, à tel point que personnages et marionnettes semblent en quelque sorte « flotter » sans heurt entre eux ; parfois, on ne remarque même pas qu’un rôle passe d’un acteur à un autre. Tout cela est grâce au fait que les acteurs ont si bien appris, au cours de ce stage, d’être profondément conscients les uns des autres – de leurs rythmes, leurs caractérisations, leurs habitudes sur scène – et de s’y adapter.

Comme je l’ai déjà évoqué, on a souligné tout au long du stage que ce n’est qu’une présentation de travail des étudiants. Cependant, je sens pendant la présentation qu’il n’y a personne dans la salle – y compris les acteurs, leurs professeurs et le public – qui ne croit pas qu’il assiste à un vrai spectacle. Les acteurs animent cette présentation finale avec toutes leurs forces et capacités d’artistes ; ils ont donc l’air vraiment professionnel. Bravo, les marionnettistes, les professeurs et toute l’équipe d’Erwin Motor – bonne continuation, et quel beau travail !